Collège pour la psychanalyse

Le texte qui suit est le fruit d’une proposition de quelques-uns, psychanalystes. Proposition qui a été soumise à la discussion, à la critique de quelques autres, psychanalystes, en vue de mettre  sur pied un Collège de psychanalyse qui soutiendrait un enseignement fondé sur la psychanalyse lacanienne, sans appui institutionnel, au nom « propre » de ceux qui s’y engagent.

Collège pour la psychanalyse

Une proposition

Nous proposons d’organiser un Collège pour la psychanalyse afin d’aménager un espace de travail, d’élaboration et de confrontation bienveillante, au-delà des clivages institutionnels,  à propos de la pratique de la psychanalyse lacanienne et des enjeux sociétaux contemporains dans lesquels nous sommes pris. Nous avons en effet la conviction que le savoir analytique, accumulé depuis plus d’un siècle, peut nous aider à penser ces enjeux. Lesquels enjeux ne sont pas seulement des problèmes auxquels il nous faudrait trouver solution, mais des défis dont nous devons tenir compte si nous voulons que la psychanalyse continue à exister. C’est pourquoi nous pensons  que ce travail, qui est tout à la fois de réélaboration et de transmission de la psychanalyse, nous oblige à une véritable réinvention. C’est notre responsabilité, notre manière de répondre au dire de ceux qui nous ont précédés.

On pourrait penser que cette exigence de « réinvention » de la psychanalyse est trop ambitieuse. Qu’il serait plus juste de s’en tenir, le plus fidèlement possible, à ce que Freud et Lacan nous ont transmis. Mais cela, c’est sans compter avec ce que Lacan, à la fin de son enseignement, n’a cessé de nous dire, à savoir que la psychanalyse n’était pas transmissible. Ce que nous entendons de la manière suivante : le discours analytique ne continuera à exister que d’une reprise, par chacun qui s’y engage, de ce que Freud et Lacan ont tenté de nous dire. Autrement dit : que la fidélité à l’invention freudienne suppose une réinvention.

Pour illustrer ce point, nous nous permettons de citer le dire même de Lacan : leçon X (13 avril 1976) du séminaire Le Sinthome. La leçon débute ainsi :

« D’habitude, j’ai quelque chose à vous dire. Mais je souhaiterais, comme ça, aujourd’hui, (…) vérifier si je sais ce que je dis.

Malgré tout, dire, ça vise à être entendu. Je voudrai vérifier, en somme, si … si je ne  me contente pas de parler pour moi – comme tout le monde le fait, bien sûr. Si l’Inconscient a un sens, c’est bien ça – je dis : si l’Inconscient a un sens. Je préférerai donc que, aujourd’hui, quelqu’un – je ne demande pas des merveilles, enfin, n’est-ce pas, je ne demande pas du tout que … que l’étincelle jaillisse – j’aurais aimé sans doute que … que quelqu’un me …que quelqu’un écrive, écrive quelque chose qui justifierait cette peine que je me donne depuis environ vingt-deux ans, un peu plus. La seule façon de la justifier, ça serait … ça serait que quelqu’un invente quelque chose qui puisse, à moi, me servir. »

Le Collège pour la psychanalyse rassemble donc un certain nombre de psychanalystes au travail de recherche, d’élaboration et de transmission de la psychanalyse. D’une part, les membres de ce Collège assurent la poursuite de leur travail personnel et l’inscrive dans le cadre du Collège. Ce qui signifie qu’ils acceptent de confronter leurs travaux à la critique bienveillante et constructive des autres membres, et cela dans des journées d’étude qui se tiendront trois fois l’an. Si ces journées concernent, prioritairement  et dans un premier temps, les membres du Collège, il n’est pas exclu d’y inviter, ultérieurement, des personnes extérieures, désireuses de partager cette expérience à titre personnel.

Ce Collège n’est l’émanation d’aucune école, mais regrouperait des membres recrutés, dans un premier temps, par cooptation. Par la suite, il pourrait également accueillir des projets de recherche et de séminaires qui s’inscriraient les objectifs et la méthodologie du Collège et qui  auraient l’aval d’un Bureau.

La méthode ou le chemin.

Dans le contexte actuel, il semble que toute « formation » doive, pour trouver une quelconque légitimité, se conformer au modèle d’une formation universitaire en deux temps, calquée sur le modèle très général des « sciences appliquées » :

1. l’acquisition d’un savoir de type théorique universitaire, voire scientifique, c’est-à-dire vérifié expérimentalement, et transmis par des cours magistraux, mais pas seulement. Cela assure « l’orthodoxie » de la transmission.

2. l’application de ce savoir dans une pratique de stages où l’étudiant teste l’application de ce savoir au terrain clinique.

Ces deux temps peuvent bien entendu se chevaucher.

Il faut le dire sans détour, cette méthodologie ne nous semble pas pertinente comme telle pour la psychanalyse. On peut rappeler ici la réticence de Freud à voir « traduire » la Traumdeutung en anglais : il proposait que les traducteurs se fassent auteurs, qu’ils se livrent à une véritable réécriture et qu’ils « vérifient » le texte à partir de leurs propres rêves. Ce qui indique bien qu’il faille, à chaque fois, repartir d’une pratique clinique où les « concepts sont mis à l’épreuve de l’expérience analytique. Lacan reprend cette même exigence quand il ne cesse de dire, tout au long de ses séminaires, que tout son discours trouve source et référent dans la cure analytique. Sans pour autant que cette référence clinique se limite à une approche purement et uniquement phénoménologique.

Il nous semble que toutes les associations d’analystes ont entériné cette exigence en faisant de la cure personnelle le pivot essentiel et premier de toute formation du psychanalyste. Ce qui est sans doute l’originalité de Lacan, c’est d’insister sur la dimension de la réinvention : il s’agit moins de « répéter » Freud et Lacan que de les « reprendre ». Donc « reprise » plutôt que « répétition ».

Dans cette optique, la formation du psychanalyste exige de poser la question de l’émergence (on pourrait dire de la « formation ») de ce savoir : comment prend-il forme ? D’où vient-il et où va-t-il ? Comment se formalise-t-il ? Comment se pense-t-il lui-même ?

C’est sans doute Descartes qui le premier a posé la question du savoir (séminaire Encore, leçon du 20 mars 1973, p.152) dans l’expérience du Cogito qui n’aura jamais de valeur qu’en première personne, comme réinvention. Mais pour se faire, Descartes, avec sa fameuse formule : « Je pense donc je suis »[1] dont la majeure implicite n’est autre que « tout ce qui pense, est », opère un raccourci en proposant un nouage binaire du Symbolique (Je pense) et de l’Imaginaire (Je suis). On sait que l’apport de Lacan, dans cette question du savoir, est d’y introduire la dimension d’un Réel qui permet d’écrire le nouage borroméen à trois : Réel, Symbolique et Imaginaire. Nouage borroméen qui est l’invention de Lacan pour la psychanalyse. « RSI, mon nom pour la psychanalyse ».

Cette invention lacanienne ne fait qu’expliciter, reprendre l’invention freudienne qui fonde la psychanalyse : l’inconscient qui subvertit l’avancée cartésienne qui visait à établir les fondements d’une science certaine. « Une paranoïa réussie » dira Lacan. Avec la psychanalyse (et l’inconscient), le sujet cartésien de la science ne saurait suffire. Il faut poursuivre. Citons Lacan, toujours dans le même séminaire Encore :

 « Qu’est-ce qui sait ? Se rend-on compte que c’est l’Autre ? L’Autre avec un grand A, tel qu’au départ je l’ai posé comme rien d’autre que le lieu où le signifiant se pose et sans lequel rien ne nous indique qu’il n’y ait nulle part une “dit-mansion” de vérité. Dit-mansion en deux mots : la “résidence du dit”, le dit dont le savoir pose l’Autre comme lieu » (p. 153).

Avec cet Autre, il n’est fait appel à aucune institution ou aucune référence, c’est un lieu exigeant d’y mettre le prix et instituant, par là, la dette symbolique qui fait pacte entre les parlêtres.

« Le statut du savoir implique comme tel qu’il y en a déjà, du savoir, et dans l’Autre ; qu’il est “à prendre” (en deux mots), c’est pourquoi il est fait d’apprendre (en un seul). Le sujet résulte de ce qu’il doive être “appris”, ce savoir, et même mis “à prix”, c’est-à-dire que c’est son coût qui l’évalue, non pas comme d’échange, mais comme d’usage. Le savoir vaut juste autant qu’il coûte “beau coût” de ce qu’il faille y mettre de sa peau, de ce qu’il soit difficile… Difficile de quoi ? Moins de l’acquérir que d’en jouir. Là, dans le jouir, sa conquête, à ce savoir, sa conquête se renouvelle dans chaque fois que ce savoir est exercé, le pouvoir qu’il donne restant toujours tourné vers la jouissance. » (….) « …La difficulté de son exercice lui-même [à ce savoir], c’est cela qui rehausse celle de son acquisition. » (…) « La fondation d’un savoir, c’est ce que je viens de dire : c’est que la jouissance de son exercice, c’est la même que celle de son acquisition. » (pp. 153 et 154).

À quoi nous pourrions ajouter, par un clin d’œil, que s’indique ici le sens que nous pourrions donner à l’apprentissage. À écrire : « à prend tissage »

La méthodologie fondamentale du Collège se doit d’abord respecter la réinvention de la psychanalyse au lieu de l’Autre ainsi que l’introduction de la dimension du Réel. C’est à partir de là qu’on pourra penser les grands axes de ce qui se joue dans notre proposition.

La lecture des grands textes ne se fera jamais du point de vue de l’acquisition d’un savoir déjà là (sinon au lieu de l’Autre), mais de la réinvention de la psychanalyse. Ce qui consonne avec l’énonciation de Lacan : «le sujet reçoit son message de l’autre sous forme inversée». Le prix de la lecture de Descartes, de Freud ou de Lacan, c’est qu’il faille y mettre son prix pour y  ap-prendre quelque chose.

Les grands axes

Réinventer la psychanalyse au lieu de l’Autre et faire valoir la dimension du Réel, cela peut s’expliciter à trois niveaux qui détermineront les trois axes du  travail du collège pour la psychanalyse et qui mobiliseront notre « respons-abilité » en trois directions :

1. Notre responsabilité par rapport au travail de la cure analytique elle-même, sa spécificité et ses effets.

2. Notre responsabilité par rapport à la tradition des grands dits psychanalytiques et philosophiques qui mettent en question le savoir. Même s’il reste vrai que notre matériel premier et incontournable auquel nous sommes affrontés, est la clinique, il est indispensable de savoir la lire. Il n’y a pas de clinique « pure », de clinique « vierge », de clinique « évidente » et il est donc nécessaire d’avoir à sa disposition les outils de pensée qui nous permettront la lecture et la mise en forme de notre clinique

3. Notre responsabilité vis-à-vis de la société. Il nous paraît évident que notre société, voire le monde, est en pleine évolution. Notre « vivre ensemble » est soumis à des modifications profondes dont nos contemporains ne mesurent pas toujours les répercussions importantes ; il est de notre responsabilité de faire valoir ce que la psychanalyse a mis en évidence tant du côté de la responsabilité du sujet que du côté de la mise en forme des institutions. Freud lui-même nous a montré le chemin dans ses ouvrages que l’on nomme, à tort, ses « écrits sociologiques ». Non qu’il s’agisse là de travaux relevant de la sociologie, mais d’avancées qui mettent en évidence les conséquences, les « effets » incontournables, éthiques et sociaux du fait que nous avons à faire avec le fait que nous sommes des parlêtres.

La mise en forme du travail du Collège

Pour réaliser un tel projet, il nous paraît indispensable de baliser les champs de « savoirs » qui devraient nous retenir.

1. La réinvention de la psychanalyse ne va pas sans référence à  une pratique. Référence qu’il nous faut construire. Ce qui suppose la mise en évidence des enjeux impliqués dans la pratique clinique de la psychanalyse. On parlera de « clinique », mais toujours pour faire l’épreuve de cette réinvention dont nous avons parlé. À partir de là, on pourra distinguer différents modes d’approches :

· Remise en question des grandes catégories classiques de la psychopathologie (névroses, psychoses, perversions), réflexion sur la clinique actuelle postmoderne et sur les modifications qu’elle induit dans la nosographie classique.

· Invention à partir de la clinique avec les enfants et les adolescents ou encore d’autres cliniques spécifiques (mais toujours dans la mesure où elles nous enseignent sur la structure en général).

· Invention « d’outils » pour penser cette réinvention de la clinique (la topologie est un exemple privilégié, spécialement l’approche borroméenne)[2].

· Des présentations de malades dans des services de psychiatrie ou d’autres modalités de réflexions ré-inventives peuvent trouver leur place ici (ce sera à préciser pour chaque cas en fonction de la méthodologie fondamentale).

· Il n’est bien entendu pas exclu non plus que d’autres pratiques créatives soient convoquées ici (toujours en fonction de la réinvention…)

2. Lectures des grands textes qui mettent en question le savoir et la méthodologie, à la condition qu’ils soient toujours animés par cet esprit de réinvention chez le lecteur (peu importe ici que ce dernier apparaisse comme le responsable ou comme un simple participant) :

· Auteurs de la tradition psychanalytique : Freud et Lacan en premier lieu pour autant qu’ils soient suivis précisément dans le « prime-saut » de leur invention et non comme une vulgate acquise. Et puis d’autres auteurs psychanalytiques pour autant qu’ils nous mènent à notre propre invention de la psychanalyse.

· Auteurs de la tradition philosophique : Platon, Aristote, Stoïciens, Descartes, Spinoza, Kant, Fichte, Rousseau, Hegel, Heidegger. Derrida, Deleuze, etc. ; mais aussi de grands textes littéraires (il est aisé de citer Sade, Sacher-Masoch, Joyce, Blanchot, Bataille, Claudel, etc., mais il y en a certainement d’autres).

Dans tous les cas, il s’agira d’« amener le lecteur à une conséquence où il lui faille y mettre du sien » (Écrits, p. 10).

3. Quelques disciplines annexes peuvent également s’y inscrire pour autant qu’elles soutiennent le projet de la méthodologie fondamentale :

· Étude de la psychiatrie.

· Étude de la logique.

· Étude de la topologie.

· Étude de la linguistique.

· Sociologie (spécialement la sociologie clinique).

· Étude de la langue allemande (qui viserait à la possibilité de lecture de Freud dans le texte).

· Etc., etc.

[1] Ce que Lacan pastichera plus tard (séminaire le Sinthomme), se référant à la lalangue : « je panse donc j’essuie »

[2] Le terme « outils » n’est sans doute pas le plus approprié. Il faut insister sur la dimension de la pensée. Peut-être faudrait-il d’ailleurs écrire « l’a-pensée ». On assiste aujourd’hui, avec le DSM, à la mise en place d’une clinique purement factuelle, hors pensée, purement objective et pragmatique. Ce qui ne correspond évidemment pas à la clinique que nous soutenons.